La Révolution brabançonne et les États belgiques unis (1789-1795) : Émergence d’un caractère national belge ? – Partie 2

Inhaltsverzeichnis

Cette seconde partie analyse les réactions aux réformes de Joseph II dans les Pays-Bas autrichiens. À travers discours et requêtes, elle montre comment les élites défendent privilèges et traditions, mobilisent l’opinion et légitiment la résistance, entre défense des libertés anciennes et rhétorique des Lumières.

Changements et démesure : désarroi et explosion révolutionnaire

Cette seconde partie de notre article sur la Révolution brabançonne se consacrera à l’analyse des réactions face aux réformes imposées par Joseph II dans les Pays-Bas autrichiens. À travers l’étude de discours officiels, de lettres et de requêtes, il s’agira de comprendre comment les élites locales, profondément attachées à leurs privilèges, à leurs traditions juridiques et à l’Église, ont perçu et instrumentalisé les réformes comme des agressions contre l’ordre établi. On s’intéressera particulièrement aux stratégies de résistance, utilisées pour légitimer l’opposition et mobiliser le mécontentement populaire. Cette exploration permettra d’éclairer les racines du soulèvement brabançon et de saisir en quoi les dynamiques de contestation s’inscrivent à la fois dans une logique de défense des libertés anciennes et dans une rhétorique empruntée aux Lumières.

(Vers la première partie de cette série)

Les institutions face au changement : Entre émotions affichées et résistance masquée

Les administrateurs et membres des institutions, redoutant la perte de leurs privilèges et de leur influence, accueillent les réformes de Joseph II avec inquiétude. En réponse, ils orchestrent une véritable réaction de crise, recourant à des discours empreints d’émotions simulées dans les documents officiels. Ces textes exaltent les bienfaits des institutions traditionnelles et soulignent les menaces que les réformes feraient peser sur cet équilibre établi. Au fond, ces réponses associent les réformes à des attaques externes contre le tissu institutionnel qui est « né » et a grandi naturellement aux Pays-Bas, conformément à leur caractère. Perçues comme trop ambitieuses et précipitées, les mesures de Joseph II suscitent une vive opposition, en particulier de la part du clergé, encore très populaire. La réforme des séminaires, l’une des plus symboliques, est ressentie comme une attaque directe contre son autorité, mais aussi contre le noyau catholique de la nation. L’Église et d’autres institutions lancent alors des campagnes de victimisation, dénonçant des réformes brutales, injustes, et contraires aux traditions et à la morale publique. Ces discours, largement diffusés, participent à nourrir un mécontentement populaire croissant, qui formera le terreau fertile de la Révolution brabançonne.

Le programme de réformes de Joseph II comprend deux grands axes :

Un premier axe est la politique religieuse. Joseph II pratique à l’égard de l’Eglise une politique de surveillance et de contrôle connue sous le nom de « joséphisme » dont le but principal est de renforcer l’influence de l’état central profane. La religion catholique, ciment de la monarchie, fut remise en question par un édit de Tolérance (Tolerenzpatent en 1781) qui place tous ses sujets (catholiques, protestants, juifs,…) sur le même pied, autorise le mariage civil (1783), supprime les couvents contemplatifs et transforme la moitié des couvents sécularisés en écoles. De même, les Séminaires-Episcopaux sont rassemblés en un Séminaire général de Louvain, les processions et pèlerinages religieux, ainsi que les sermons supprimés, le clergé fonctionnarisé. L’autorité du pape est rejetée sauf en matière de dogme. Ces mesures antireligieuses ruinent le monopole de l’Eglise rétablie après la guerre civile du 16e siècle.[1]

Le moine Émilien Malingié, de l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre à Gand, exprime dans ses cahiers personnels, Le Livre des jours, son profond choc face à la suppression des monastères des ordres contemplatifs par Joseph II. Si ce sentiment est largement partagé par le monde religieux, il ne l’est pas autant par les États ni par la population.[2] La fermeture des séminaires épiscopaux et leur regroupement au sein d’un Séminaire général à Louvain auront toutefois des répercussions sur leurs occupants, comme en témoigne une lettre écrite par le cardinal-archevêque de Malines Jean-Henri de Frankenberg (lui-même un étranger) aux religieuses des couvents supprimés dans son diocèse, en date du 8 juin 1783 :

« Mes chères filles en Dieu, obligées par les Ordres Supérieurs de quitter vos couvents et votre vie commune, où vous aviez rempli avec ferveur vos devoirs religieux, […] conservez toujours fidèlement l’esprit de votre première vocation […] malgré votre dispersion et le changement de votre mode de vie, vous restez les Épouses de Jésus Christ, consacrées à Dieu par des vœux solennels et une règle dont vous devez remplir les engagements, autant que les circonstances vous le permettront. »[3]

Cette lettre, imprimée pour assurer sa diffusion et son impact public, montre que le cardinal-archevêque utilise des émotions simulées pour servir son objectif. Il exprime une douleur publique à l’idée de quitter une institution à laquelle les religieuses ont dédié leur vie, tout en insistant sur l’importance de maintenir le respect de leurs vœux et obligations religieuses, malgré les bouleversements. Il cherche ainsi à démontrer que la fermeture des séminaires nuit à leurs membres et constitue une injustice fondamentale. Par ce discours, il laisse entendre que les réformes de Joseph II représentent une menace pour la société chrétienne et les traditions des Pays-Bas autrichiens.

Ce thème est également présent dans une requête des Séminaires de Flandre adressée aux États de la Flandre, assemblés à Gand le 23 mai 1782, qui fait largement appel aux émotions :

« Ce sont les élèves des Séminaires-Episcopaux de la Flandre, qui, baignés de leurs larmes, viennent implorer votre protection, en confiant à vos cœurs vraiment sensibles les cruelles allarmes qui déchirent les leurs […] Arrachés violemment à ces asyles de l’innocence et sanctuaires de la vertu, on nous a transporté, malgré nos sanglots et nos pleurs, dans ce qu’on appelle le Séminaire-Général de Louvain, mais qui seroit mieux nommé le séjour universel du chaos et de la confusion […] »[4]

On remarque la tristesse exagérée qui imprègne cet extrait, dépeignant des religieux arrachés de force à leurs institutions religieuses, un bonheur perdu, un bien remplacé par un mal. L’auteur adresse des critiques acerbes au Séminaire Général de Louvain, le qualifiant d’institution chaotique, dénuée de toutes les valeurs que les anciens séminaires incarnaient. Ces remarques sont évidemment une réaction hostile, dissimulée derrière les plaintes du Séminaire de Flandre, qui cherche à faire passer les réformes pour abusives, nuisant non seulement au culte, mais aussi à la moralité et aux mœurs. Selon l’auteur, le Séminaire Général est perçu comme un lieu décadent, en opposition avec la rigueur morale des anciens séminaires.

Un deuxième axe des réformes concerne l’administration, c’est-à-dire l’unification de l’administration des Pays-Bas autrichiens et l’élimination de son statut d’exception, qui la plaçait à l’écart de l’autorité centrale. Dans le but d’intégrer pleinement les territoires des Pays-Bas à la monarchie autrichienne, Joseph II crée neuf cercles administratifs pour réorganiser ce pays morcelé. Il cherche également à intégrer l’armée des Pays-Bas à l’armée autrichienne, dans un souci d’harmonisation et de centralisation.[5]

C’est particulièrement la réorganisation des anciens duchés, principautés et comtés des Pays-Bas qui inquiète les États de ces principautés car elle a clairement pour but de réduire leur influence politique, particulièrement en ce qui concerne le vote des impôts. Les sources permettent de rendre compte de ce mécontentement généralisé manifeste durant la Révolution brabançonne, On peut le voir dans la Considération sur la constitution des duchés du Brabant et du Limbourg, du 23 mai 1787 :

« En ne laissant aux Etats de chaque Province qu’une existence idéale, chimérique, ridicule même en publiant des ordres sous le nom de Loix, qui ne sont cependant revêtues d’aucune formalité légale aux termes de la Constitution, et directement contraires aux points principaux qu’elle a consacrée […] Il est aussi dangereux que bas de mépriser un peuple libre qu’on veut opprimer par ce qu’on le croit foible, faute de se rappeler le passé. »[6] 

Cet extrait critique Joseph II pour avoir imposé des réformes sans légitimité (car issue des décisions unilatérales), contourné la constitution historique et vidé les provinces de leur pouvoir. Il souligne le mépris du peuple et l’écart entre les idéaux éclairés de l’empereur et ses méthodes autoritaires. Un autre passage insiste sur sa condescendance envers les traditions politiques et le peuple belge : « Comment aura-t-on peint les Belges à Joseph II ? Comme un peuple mou, sans énergie, sans lumière, ayant une constitution mais sans en percevoir la force, prêt à se soumettre au joug le plus oppresseur. »[7]. Ici, on accuse Joseph II d’une vision dépréciative des Belges servant à justifier une politique centralisatrice et autoritaire. Elle appuie l’argumentaire de l’auteur, qui appelle à l’arrêt des réformes et au respect des traditions des Pays-Bas autrichiens.

Dans la sphère politique, ces changements rapides et soudains vont prendre de cours les institutions des Pays-Bas qui vont réagir à celles-ci et expriment dans les Représentations des Etats de Brabant à leurs Altesses Royales (29 janvier 1787), adressées aux gouverneurs-généraux, qu’ils remarquaient :

« D’exposer les craintes générales, causées par les changements prochains dans un système d’administration interne, qui a fait le bonheur de ces provinces depuis des siècles, comme ils protestent bien sincèrement, pour le service du Souverain et la prospérité publique. »[8]

De ce point de vue, le mécontentement contre les réformes est (au moins dans les discours publiques) motivé comme une protection des traditions et d’une « constitution » acquis, même née, au cours des siècles. La Révolutions brabançonne, était-elle alors purement conservatrice ?

La Révolution brabançonne (1789-1790) : du souffle américain et français à l’embrasement des Pays-Bas, mais plutôt conservatrice que révolutionnaire ?

Il est impossible de parler de la Révolution brabançonne sans évoquer les autres révolutions l’entourant : la Révolution française (1789-1799) et la Révolution américaine ou Indépendance américaine (1775-1782). La Révolution américaine est déclenchée par l’injustice coloniale de l’Angleterre, qui impose des taxes excessives et refuse aux colonies une représentation politique au Parlement britannique. Ces abus incitent les treize colonies à s’unir, se battre et revendiquer leur indépendance,[9] portées par l’aspiration à l’égalité des droits et à la liberté. Face à un gouvernement présenté comme tyrannique, les Américains prennent les armes pour défendre leur autonomie.[10] Cette révolution n’aurait été possible sans l’aide militaire de la France, qui finance et envoie ses troupes pour soutenir les colons contre l’Angleterre. Cependant, cette intervention épuisera les finances françaises, contribuant à la crise économique qui déclenchera la Révolution française.[11] Les Français réclament également une constitution inspirée du modèle américain, où chaque citoyen est égal à un autre dans l’exercice de ses droits politiques et sociaux. Bien que certaines idées comme la séparation des pouvoirs ou le fédéralisme ne soient pas unanimement adoptées, contrairement à ce qui se passera dans la période d’indépendance des Etats-Belgiques-Unis.[12]

Dans les Pays-Bas autrichiens, le mécontentement causé par les réformes de Joseph II conduit rapidement les 19 aux 23 avril 1787 à une réunion importante des Etats Généraux qui ne se étaient pas réunis depuis 1631. L’assemblée générale de tous les états ou « Stände » des Pays-Bas décide de suspendre l’octroi de levée d’impôts.[13] Ces refus vont continuer en effet boule de neige à travers toutes les autres institutions et conseils durant les années 1787 et 1788. Dans cette tourmente, les Gouverneurs ont tendance à reculer et annulent temporairement les réformes. Joseph II pour sa part en est furieux, de plus que malade et occupé dans une guerre contre les Turcs, il applique une politique répressive maladroite.[14] Un point de non-retour est atteint lorsque les Etats de Brabant refusent la levée d’impôts demandée par Vienne.[15] Joseph II décide alors le 7 janvier 1789 qu’il se libère du privilège et de la Joyeuse Entrée. Les privilèges sont abolis ; les sujets sont déclarés hors-la-loi.[16]

Allégorie caricaturale de la Révolution brabanconne, gravure anonyme, ca. 1790-1791, Rijksmuseum

Cette gravure est caricaturale et propagandiste par sa nature, elle est distribuée par l’Empire autrichien pour discréditer Van Der Noot, l’un des leaders de la Révolution brabançonne. La gravure le montre avec des attributs contradictoires : il porte des habits ecclésiastiques (alors qu’il est avocat) et des armes, le représentant comme un prêtre-soldat, une figure incohérente. Il tient un manifeste prétendant défendre le bien du peuple, mais il est accompagné d’un miroir, symbole de vanité et d’orgueil, créant une contradiction supplémentaire. Sous lui, un pied posé sur une couronne symbolise le sacrilège et la moquerie envers la monarchie, qui est perçue comme étant élue par Dieu, ce qui fait de lui une figure de mauvaise foi selon l’Empire autrichien. Dans le décor, la gravure montre un contraste entre un avant et un après : à gauche, une situation paisible et prospère (avec des symboles de richesse et de puissance, comme un lion endormi et des armoiries), et à droite, une scène de chaos et de conflit, où la séparation des armoiries et la présence de symboles de pauvreté (comme une tirelire) sont attribuées à Van Der Noot. Cette image vise à illustrer la dégradation apportée par ses actions.

 

Ces barrages administratifs furent rapidement suivis d’action. Une véritable révolution éclate. La Révolution brabançonne va se concentrer par des partis de résistance et d’opposition et surtout entre les mains de deux avocats d’importances du Brabant. Il y a, premièrement, Jean-François Vonck, 45 ans, un avocat brabançon adepte de la philosophie des lumières (mouvement Vonckistes) qui veut une représentation démocratique comme en France. Il y a ensuite Hendrik Van der Noot (1731-1827), 58 ans, un homme politique et avocat bruxellois conservateur (mouvement des Statistes) qui va assembler les artisans bruxellois et leurs chefs de file. Leur but est de former un comité d’opposition de quarante membres avec des juristes progressifs, qui défendent la souveraineté du peuple et des traditionalistes qui défendent l’ordre établi religieux et semi-féodal, ainsi que des hommes d’affaires, des membres du clergés et de la noblesse.[17] Les Statistes et les Vonckistes vont s’opposer aux partisans de Joseph II, nommées les joséphistes qui sont pour les réformes.[18]

La situation atteint son paroxysme en juin 1789, lorsque la population, soutenue par la Noblesse et le Clergé, se soulève. Bien que l’empereur accepte de revenir sur certaines réformes, l’influence de la Révolution française et la propagande révolutionnaire, véhiculée par les pamphlets dès 1787, alimentent la révolte, avec des slogans tels que « ici comme à Paris » scandés en 1789.[19] Les autorités autrichiennes, comme Antoine de Kaunitz, (chancelier d’Etat de la monarchie des Habsbourg) comparent les événements des Pays-Bas autrichiens à la Révolution américaine. A cela, s’ajoutent des extrémistes démocrates, inspirés par les idées révolutionnaires françaises qui dressent des barricades.[20]

Les vues démocrates et extrémistes de la Révolution brabançonne sont largement influencées par les pamphlets de contestation contre l’empereur Joseph II, mais aussi inspirés des auteurs révolutionnaires français. Des pamphlets belges citent fréquemment Voltaire, notamment pour ses critiques du fanatisme religieux dans La Henriade.[21] Jean-Jacques Rousseau, avec Le Contrat social (1762), qui défend la souveraineté populaire, et Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité (1755), qui explore les inégalités sociales, inspire également les révoltés. [22] S‘il s‘agissait dans le cas „belge“ d‘une révolution conservatrice, n‘est-il pas paradoxique qu‘on se refère aux auteurs francais de l‘époque de lumières? Oui, mais on voit ici que le mouvement est au début composé de plusieurs mouvements et idéologies mais il va s’affiner et se concrétiser dans une visée traditionaliste et conservatrice en rejetant le modèle français.

Montesquieu est aussi très cité dans ce contexte, notamment pour ses théories sur la séparation des pouvoirs dans De l’esprit des lois (1748), ce qui fait de lui une autorité dans les pamphlets. [23]

« Quand les terreurs imprimées n’auroient point d’objet certain, elles auroient un bon effet, qu’elles tendroient tous les ressorts du Gouvernement et rendroient tous les citoyens attentifs. Mais si elles naissoient à l’occasion du renversement des lois fondamentales, elles seroient funestes et produiroient des catastrophes. Bientôt on verroit un calme affreux, pendant lequel tout se réuniroit conte la puissance violatrice des Loix.[24] »

Cette citation de Montesquieu illustre la page de garde du premier tome du Recueil des représentations, protestations, réclamations faites à S.M.I  et est intéressant comme extrait d’illustration dans ces sources puisqu’il met en lumière les dangers de l’usage de la terreur, qu’on peut comprendre dans le sens de la « contrainte » dans un contexte politique. Selon lui, si la terreur est employée sans objectif précis, elle peut effectivement renforcer l’attention des citoyens et les inciter à rester vigilants face au pouvoir. Cependant, lorsque la terreur résulte de la violation des principes constitutionnels et des droits des citoyens, elle devient catastrophique. Cette terreur, loin de maintenir l’ordre, conduit à un profond désordre et à un calme « affreux », où la société se ligue contre la violation des lois. Une citation qu’il faut mettre en lien avec Joseph II, ses promesses initiales de respecter les traditions des Pays-Bas autrichiens et ensuite les répressions qu’il va mener contre le peuple.

L’auteur de la Considération sur la constitution des duchés du Brabant et du Limbourg, du 23 mai 1787, compare même la situation entre les représentants du Brabant et Joseph II et la relation entre le roi de France et son assemblée : « Quoi ! le Roi de France jouissant d’un pouvoir absolu se rapproche de son peuple, […] et vous, SIRE, vous dédaignerez de consulter les représentans de la nation avec laquelle vous avez contracté, et dont vous ne pouvez changer la constitution sans enfeindre vos sermens »[25] Cet extrait critique l’autoritarisme de Joseph II, opposé à l’attitude plus consultative du roi de France. L’auteur déplore l’absence de dialogue, la violation des serments impériaux et la modification unilatérale de la constitution, sans l’avis des représentants de la nation. Il remet en question les principes d’une gouvernance éclairée et dénonce le mépris du souverain pour la volonté populaire, appelant à une politique plus inclusive. Mais est-ce qu’il s’agir ici d’un appel au système démocratique (fidèle aux idéaux des Lumières), ou plutôt à la restauratuon du système de « power sharing » des anciens Pays-Bas, avant les réformes ? A cette question, on peut affirmer que l’auteur utilise la première narrative, c’est-à-dire, l’appel au système démocratique pour mieux réaffirmer les droits anciens des systèmes des Pays-Bas.

Le 22 janvier 1789, les troupes autrichiennes tirent sur une foule à Bruxelles soutenant le conseil de Brabant. En juin, la suppression des privilèges du duché de Brabant provoque une vive indignation. La répression renforce le fossé entre population et pouvoir autrichien. [26] Vonck et Van Der Noot, unis après la violation de la Joyeuse Entrée, tentent en vain d’obtenir le soutien de puissances étrangères. Le 24 octobre 1789, ils lèvent une armée de 2800 hommes sous Van Der Mersh et envahissent la Campine.[27] Après des victoires, ils proclament le Manifeste du peuple brabançon, rejetant la dynastie Habsbourg et déchoient Joseph II. En deux mois, les troupes patriotes libèrent presque tout le territoire, sauf le Luxembourg.[28]

„La Belgique en september 1789“, gravure anonyme, 1789, Rijksmuseum

Conclusion de la deuxième partie 

La radicalité des réformes de Joseph II, tant sur le plan religieux qu’administratif, a profondément ébranlé l’ordre établi dans les Pays-Bas autrichiens. Face à cette démesure perçue, les institutions locales développent des stratégies de résistance par le recourt à des plaintes et des réclamations qui font appel à l’émotion des lecteurs et qui expriment une profonde détresse par rapport à ces changements brutaux qui sont en cours. De plus, on peut noter l’apparition d’une genèse inspirationelle révolutionnaire empruntée par les révolutionnaires brabançons aux Français, références dans les pamphlets aux Lumières, à la Révolution française en cours. On peut établir des liens naissants entre ces deux révolutions mais qui vont rapidement se rompre avec l’exil des démocrates et de leurs idées françaises en France (1790), là où la Révolution brabançonne se crée vraiment une identité propre de son voisin français. Ce climat de tensions, nourri par l’échec du dialogue et les méthodes autoritaires de Vienne, débouche sur un mouvement révolutionnaire singulier, plus défenseur des anciennes libertés que porteur d’un projet radicalement nouveau. Ainsi s’esquissent les fondements idéologiques et politiques de la Révolution brabançonne, à la croisée d’un rejet de la modernité et d’une aspiration à la souveraineté traditionnelle d’Ancien Régime.

(Vers la troisième partie de cette série)

Notes

[1] VAN DER MERSH, F-M., La Révolution Belgique, p. 110 ; VALLAUD, D., Dictionnaire historique, p. 503-504.

[2] BEALES, D., Against the world, p. 502-503.

[3] « Lettre écrite par le Cardinal-Archevêque de Malines aux Religieuses des Couvens supprimés dans son Diocèse », 8 juin 1783, dans : FELLER, F-X., t. 2, Recueil des représentations, p. 476-477.

[4] « Requête des Séminaires de Flandre aux Etats de la même Province, assemblées à Gand », 23 mai 1782, dans : FELLER, F-X., t. 2, Recueil des représentations, p. 446.

[5] BEALES, Against the world, p. 139.

[6] Considérations sur la constitution des duchés de Brabant et de Limbourg, et des autres provinces des Pays-Bas autrichiens: lues dans l’assemblée générale des états de brabant, le 23 mai 1787, p. 13.

[7] Ibid., p. 15.

[8] « Représentations des Etats de Brabant à leurs Altesses Royales », 29 janvier 1787, dans : FELLER, F-X., t. 1, Recueil des représentations, p. 107.

[9] VALLAUD, D., Dictionnaire historique, p. 473.

[10] PALMER, R-R. et GODECHOT, J., L’influence de la Révolution américaine en Europe, dans Annales historiques de la Révolution française, n°226, Octobre-Décembre 1976, p. 486.

[11] PALMER, R-R. et GODECHOT, J., L’influence de la Révolution américaine, p. 491.

[12] Ibid., p. 493 et 495.

[13] VERCRUYSSE, J., Chronologie de l’histoire de la Belgique (1787 – 1794), https://web.archive.org/web/20141213224652/http://www.1789brabant.be/1787_1794_nl.html

[14] DENYS, C. et PARESYS, I., Les anciens Pays-Bas, p. 186.

[15] VERCRUYSSE, Chronologie.

[16] Ibid..

[17] VALLAUD, D., Dictionnaire historique, p. 952 ; WILS, L., Histoire des nations belges, Liège, 2005, p. 117 ; VAN DER MERSH, F-M., La Révolution Belgique, p. 111-112.

[18] ARNOULD, M., Idées politiques et classes sociales au sein du pouvoir communal à Mons de 1785 à 1835, dans Belgisch Tijdschrift voor Nieuwste Geschiedenis, n°3, 1980, p. 307-308.

[19] VANTHEMSCHE, G. et DE PEUTER, R., A Concise History, p. 209-210 ; VAN DER MERSH, F-M., La Révolution Belgique, p. 111 ; VALLAUD, D., Dictionnaire historique, p. 503-504.

[20] BEALES, D., Against the world, p. 514.

[21] VERCRUYSSE, J., Les pamphlets de la Révolution belge, p. 318.

[22] Ibid., p. 321.

[23] Ibid., p. 322.

[24] Montesquieu, « Esprit des Loix », I. XIX, c. XXVII, dans : FELLER, F-X., Recueil des représentations, protestations, réclamations faites à S.M.I, t. 1, Liège, 1787.

[25] Considérations, le 23 mai 1787, p. 34.

[26] DENYS/ PARESYS, Les anciens Pays-Bas, p. 186.

[27] POLASKY, J., The Brabant Revolution, p. 438

[28] DENYS, C. et PARESYS, I., Les anciens Pays-Bas, p. 187.

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